par   

Pascal CLESSE

 

    Vivre, c’est être jeté dans le monde que nous sentons et percevons spontanément avec les organes de notre corps. Nous avons non seulement un rapport perceptif, mais aussi un rapport de mobilité au monde. Il suffit que je vise un objet pour que mon corps s’y porte spontanément. On dira que mon corps se projette dans le monde par son intentionnalité. C’est donc dans un tel rapport spontané au monde que je vis nécessairement mon corps ; le monde lui-même n’existe qu’en tant que mes sensations et mes perceptions le constituent comme monde pour moi.

    Mais ce corps, que je vis spontanément comme le mien, m’apparaît rapidement comme un être ambigu.

    D’abord, parce qu’il n’est pas une chose parmi les choses. J’ai un corps et je suis ce corps. C’est une chose, mais une chose que je suis. Toute agression physique est vécue alors comme une agression contre l’intégrité de ma personne et m’atteint au plus profond de mon intimité. Je ne vis pas extérieurement à mon corps, ou, pour reprendre Descartes, «la nature m’enseigne que … je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui[1]. »

    Ensuite, l’expérience sensible que j’ai de mon corps brouille la distinction entre objet et sujet. Il suffit que je touche mon corps, pour qu’il m’apparaisse comme senti et sentant. Ma main qui touche devient objet touché.

    Mais l’expression « vivre son corps » ne se réduit pas à cette expérience spontanée en relation avec le monde. Elle nous incite à envisager différentes manières de vivre son corps. On peut se sentir bien ou mal dans son corps. Comment bien vivre son corps pour, sinon accéder au bonheur, espérer un bien -être ?

    A ce sujet, il est intéressant de se référer à un ouvrage qui a marqué l’histoire du féminisme aux Etats-Unis et en France.

    En 1971, les féministes de Boston publient un livre Our bodies, ourselves traduit et édité en France 6 ans plus tard sous le titre Notre corps, nous-mêmes[2]. Ce titre constitué de deux parties séparées par une virgule illustre bien ce que nous venons de remarquer: le rapport à la fois de distanciation et de fusion que le sujet établit avec son propre corps.

    La quatrième de couverture précise que cet ouvrage est « Écrit par des femmes pour les femmes – afin de répondre au besoin impératif que nous avons toutes de connaître notre corps pour mieux nous en servir, mieux en jouir et mieux vivre (…)

    L’originalité de ce livre c’est qu’il cherche à diffuser une information médicale accessible, mais aussi profondément liée à la façon dont nous vivons notre corps ».

    En 2020, paraît en France la version réactualisée de l’ouvrage :

   «Contrairement à ce qui nous est demandé, notre corps ne peut pas être constamment en forme, beau, maigre, épilé, sans carence ni hématome. Il a des coups de pompe, des baisses et des montées d’hormones, des addictions, il est parfois blessé. Notre corps doit pouvoir reprendre son souffle. Il nous appartient, il est notre meilleur instrument : nous le voulons en bonne santé, capable de se défendre et libre. » (NB : c’est nous qui soulignons)

    Le projet de l’ouvrage est clair : la connaissance intime par les femmes de leur corps (c’est aussi vrai pour les hommes) est une étape nécessaire vers leur émancipation et vers une vie meilleure. Notons que l’édition de 2020 insiste sur la résistance nécessaire aux injonctions sociales.

    Le corps qui nous est donné dès que nous surgissons dans le monde, est susceptible alors d’être l’objet de techniques selon des normes implicites et explicites en vue d’accéder, sinon au bonheur, à la santé, au bien-être et à la liberté.

      • Quelles sont ces normes ?
      • Sont-elles objectives, scientifiques, comme en médecine par exemple, ou bien sociales, relatives ?
      • Faut-il modifier voire renoncer à notre corps naturel, au risque de lui substituer un corps normé, artificiel ?
      • Ces normes nous garantissent-elles d’acquérir la santé et le bien-être ?
      • Sont-elles toujours compatibles avec notre liberté pourtant recherchée ?

    De nos jours, le souci du corps et du bien- être semble être la chose du monde la mieux partagée.

    Nous sommes envahis de publicités pour des établissements de SPA et de massages censés nous apporter relaxation et bien-être.

    Au seuil de l’été, la une des magazines, surtout féminins, alerte les lectrices qu’il est temps de penser à paraître plus belles, plus jeunes en exposant sur leur couverture la photo retouchée de modèles le visage sans rides et au corps parfait sans cellulite ni bourrelet ventral.

    Tout au long de l’année, les mêmes magazines auront abreuvé les mêmes lectrices de moult conseils pour prendre soin de leur corps en faisant du sport, du yoga, de la marche, sans oublier les sempiternels dossiers les exhortant à avoir une sexualité épanouie et performante, tout en menant une vie professionnelle et familiale sans accrocs. Superwoman comme modèle !

    Les magazines s’adressant aux hommes auront la même ligne éditoriale avec quelques variantes.

    Inutile de chercher dans ces publications la moindre allusion aux conditions sociales. Les individus semblent vivre dans une société idéale garantissant toutes les conditions de leur épanouissement. Il suffit qu’ils se prennent en mains.  Mais paradoxalement, ces magazines répondent bien à une demande de nos contemporains dont, pour le plus grand nombre, la situation ne leur permet pas de satisfaire leurs désirs individuels. Le discours qui leur est alors adressé les exhorte individuellement, en dehors de toute réflexion politique, à se conformer àun  modèle corporel.

    Quel corps nous est-il proposé comme modèle ?

    Un corps désincarné.

    Les photographies des modèles ont été retouchées pour éliminer tous les « défauts » qui caractérisent le corps vivant d’une personne singulière – la chair avec ses tissus adipeux, le système pileux, les cicatrices- pour nous proposer un corps quasi divin, spiritualisé, en dehors de toute réalité biologique et physiologique. Le corps désiré et rêvé, en rejetant le corps réel et naturel, est une apparence épurée, résultat d’une spiritualisation comme dans les statues grecques représentant les dieux décrits par Hegel :

    « Les formes du corps non seulement sont purifiées des particularités finies de la nature humaine, mais encore, sans rien perdre de leur vitalité, elles écartent d’elles tout ce qui indique les nécessités et les besoins de la vie physique.[3] »

    Cependant, dans le contexte de la statuaire grecque, les dieux représentés restent séparés des hommes malgré leur existence corporelle. Ils « … apparaissent concentrés en eux-mêmes, élevés au-dessus de l’existence finie et des passions de la nature mortelle, jouissant d’un calme heureux et d’une jeunesse éternelle[4]. »Leurs représentations ne sont donc pas des modèles à imiter.

    Dans le domaine de la sexualité, le modèle qui nous est proposé aujourd’hui rejette paradoxalement toute dimension naturelle, physiologique et biologique du corps au profit d’un corps objectivé et censé répondre à des processus mécaniques.

    Comme il est écrit sur la quatrième de couverture de Notre corps, nous- mêmes, il s’agit de « mieux nous en servir » car « Il nous appartient, il est notre meilleur instrument »

    Ce propos, qui s’apparente à un discours programmatique en vue de la libération sexuelle des femmes bien légitime, renvoie à l’idée d’un corps – outil qu’il suffit de saisir pour bien l’utiliser, mais il ignore que ce corps échappe souvent à celle ou celui qui s’en prétend propriétaire. « Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné.[5] » dira Foucault. Autrement dit, je n’échappe pas à mon corps car il se tient toujours avec moi, c’est lui qui m’échappe car il n’est pas manipulable à volonté.

    En effet, le corps n’est pas réductible à un objet ou un outil dont on peut faire usage en appliquant des recettes avec plus ou moins de succès et d’habileté. Lorsqu’il est réduit à sa surface épidermique et à ses formes sculpturales extérieures, nous est alors masquée son intériorité pulsionnelle, physiologique et biologique. Si la plupart des recettes du bien-être échouent parfois pour jouir de son propre corps et du corps de l’autre, c’est parce qu’elles ne peuvent atteindre cette intériorité qui se dérobe à tout mécanisme.

    Il est tentant alors pour certains (il s’agit exclusivement d’hommes) de se réfugier dans l’univers des objets virtuels. La chercheuse et anthropologue Agnès Giard, dans un récent ouvrage[6], rend compte de huit années de recherche qui ont mis à jour l’importance croissante d’une nouvelle pratique de l’éros au Japon, qu’on peut qualifier de paraphilies ou amours hérétiques, puisqu’il s’agit d’« amour » avec des créatures artificielles (poupées, mannequins, love-dolls) ou numériques (créatures pixellisées, héros de jeux vidéo).

    Comment expliquer une telle aversion pour la réalité organique, biologique et pulsionnelle du corps?

    Pour des raisons morales et esthétiques écrira Nietzsche[7] :

  « Ce qu’il y a d’esthétiquement offensant à l’intérieur de l’homme sans épiderme- masses sanglantes, intestins chargés d’excréments, entrailles, tous ces monstres qui sucent et aspirent et pompent- informes ou laids ou grotesques, de plus pénibles à l’odorat. Donc faisons abstraction de tout cela ! Ce qui nonobstant apparaîtra au dehors, suscite de la honte(excréments, urine, sperme). Des femmes ne supportent pas de parler de digestion, ni Byron ne souffre la vue d’une femme en train de manger. (Ainsi les arrières- pensées vont leur chemin.) Ce corps dissimulé sous l’épiderme qui semble avoir honte ! Le vêtement sur les parties où sa nature se produit au-dehors ; ou bien la main sur la bouche au moment de cracher. Donc : il y a ici de quoi susciter le dégoût ; plus l’homme est ignorant de tout qui concerne l’organisme, plus se confondent pour lui la viande crue, la corruption, la puanteur et les vers. L’homme pour autant qu’il n’est pas physionomie, structure n’est qu’objet de répugnance pour lui-même- il fait tout ce qu’il peut pour n’y penser point. Le plaisir qui visiblement, se rapporte à cet homme interne, passe pour inférieur- répercussion du jugement esthétique. Les idéalistes de l’amour sont les enthousiastes de belles formes, ils se veulent illusionner et rien qu’à se représenter le coït et le sperme, se scandalisent. Tout ce qu’il éprouve de pénible, de torturant, d’excessif, c’est à ce corps interne que l’homme l’impute : d’autant plus haut a-t-il élevé la vision, l’audition, la physionomie, la pensée. Ce qu’il y a de répugnant serait la source du malheur ! Nous apprenons à retourner notre dégoût ! »

    Nous refusons notre animalité, notre réalité biologique, notre physiologie qui sont pourtant la condition de notre humanité et de tout ce que nous produisons et  valorisons intellectuellement et culturellement.

    Nous devons changer l’objet de nos répulsions et inverser notre dégoût.  Concernant notre sexualité, cela signifie rompre avec l’idéalisation et la spiritualisation du corps qui nous incite à rejeter sa réalité physiologique. Vivre son corps, c’est le vivre pleinement dans toutes ses dimensions naturelles et organiques.

    Certes, on a du mal à imaginer que Roméo et Juliette, dans leur déclaration d’amour, puissent se séduire à l’évocation de leur intestin respectif rempli d’excréments !  Mais Juliette, malgré son jeune âge, assume pleinement la réalité organique de son désir. Nullement scandalisée par le coït et le sperme, elle n’hésite pas à évoquer cette réalité dans un discours à double sens : à la fin de la tragédie, lorsqu’elle plonge en son sein le poignard de Roméo (notons que c’est elle qui prend l’initiative), elle recourt à une série d’images suggestives à connotation sexuelle évidente:

    « Ô heureux poignard,

    Voici ton fourreau. Rouille en ce sein et donne-moi la mort. » (V 3 ; v 169-170)

    Le sort des deux amoureux est d’autant plus cruel et tragique qu’en pleine jeunesse, ils ne peuvent s’abandonner à une ultime jouissance que dans la mort. La mort réelle prend la place de la petite mort tant recherchée par les deux jeunes amants.

    Vivre pleinement son corps dans la liberté exige de rompre avec les normes sociales aliénantes imposées par la publicité et la culture : un corps idéalisé au détriment de sa réalité organique et de son intériorité pulsionnelle.

On pourrait alors recourir aux activités sportives pour entretenir notre corps en dehors de toute normalisation.

    Vivre mieux son corps grâce au sport ?

    Malheureusement, le spectacle du sport professionnel a contaminé l’activité sportive individuelle.

    L’athlète lui-même est un modèle à suivre pour beaucoup de jeunes, surtout issus de banlieues. Il fait espérer un succès rapide et facile, à l’instar  d’individu sayant accumulé des richesses ostentatoires, grâce aux nombreux sponsors qui utilisent leur corps comme supports publicitaires, surtout si les records ont été pulvérisés. En effet, le sport officiel a une seule finalité : le culte de la performance au détriment du développement personnel harmonieux. L’entraînement du corps n’est pas conçu comme un élément de l’accomplissement total de l’individu.

    Au contraire, chez les Grecs, l’éducation incluait la gymnastique et la musique. Platon expose dans la République III (403c-412b) la finalité de l’éducation harmonieuse des gardiens dans la cité juste : l’acquisition de la sage modération du naturel philosophe par la musique, et l’ardeur ou le courage par la gymnastique.

    Le culte de la performance s’est depuis longtemps généralisé à l’ensemble des activités sportives sur le modèle du sport officiel. On ne peut faire son footing sans consulter son application « Santé » vendue avec son portable, afin de connaître ses propres performances au cours de l’entraînement : type de parcours, distance parcourue, calories dépensées, rythme cardiaque, etc.

    Un beau corps n’est plus un corps en bonne santé au sens de Platon ; et la santé est réduite à des données quantifiables au détriment du qualitatif, c’est-à-dire du ressenti réel des individus dans leur rapport à leur propre corps.

    Cette logique s’exprime au plus haut degré dans l’activité culturiste où le seul objectif est d’optimiser les performances car le corps naturel est vécu sur le mode du manque. Il faut acquérir plus de muscles pour plus de force au risque de la dysharmonie et de la laideur.

    Comment parler alors de liberté des athlètes ? Ceux-ci sont dans une totale dépendance vis-à-vis de leur entraîneur, de leur médecin dont certains n’hésitent pas à recourir au dopage pour répondre aux exigences des groupes financiers embusqués derrière les sponsors.

    Le corps de l’athlète n’est plus qu’un instrument de travail dont il doit maximiser les performances pour se conformer aux exigences de tous les différents agents quil’entourent. Rapidement, ce corps malmené, comme n’importe quel outil usé devenu inutile, sera mis au rebut, vaincu par un vieillissement précoce ou une mort prématurée.

    La médecine pourra-t-elle alors nous aider à accéder au bien-être en nous permettant de nous maintenir en bonne santé ?

    La médecine échappe-t-elle à toute normalisation tyrannique ?

    On pourrait le penser, car le médecin se réfère à une norme objective et scientifique: la santé, dont l’OMS donne la définition suivante :

    « … un complet état de bien-être physique, mental et social. »

    Cette définition est l’idée d’une perfection qui peut jouer le rôle positif d’une idée régulatrice au sens de Kant. Elle a le mérite de fixer l’horizon de la pratique du médecin qui doit garder à l’esprit le lien indissociable entre le physique, le mental et le social.

    Cependant, la pratique contemporaine de la médecine, qui n’est pas exempte de dérives pour des raisons idéologiques et économiques, peut faire obstacle à la réalisation d’une telle idée.

    Pour se sentir bien dans son corps, il faut que les conditions sociales et psychiques le permettent. Afin de s’en assurer, il faut que le médecin dispose de suffisamment de temps au cours de sa consultation pour dialoguer avec son patient.

    Autre obstacle :la technologie de plus en plus performante a modifié le regard du praticien sur le corps du patient.

    Le corps est réduit à des variables quantifiables : les fameuses constantes (pression artérielle, ventilation, etc.) Si les constantes sont bonnes (si elles coïncident à la norme), alors on dira que tout va bien ! La santé est un état figé dans des mesures ; le corps en bonne santé sera celui qui aura passé avec succès toutes les étapes de son contrôle technique.  Mais ces mesures ne tiennent pas compte de la singularité du patient, ainsi de ce qu’il ressent quant au vécu de son propre corps, car ce vécu n’est pas quantifiable.

    Le corps devenu simple objet mesurable et quantifiable pris sous le regard extérieur du praticien, s’est substitué au corps vécu.

    D’autant plus que ce regard peut maintenant s’effectuer à distance au cours d’une téléconsultation, procédé qui s’est développé suite à l’épidémie de COVID, afin de pallier la pénurie de médecins et le développement des déserts médicaux.

    Autre pratique qui montre que la médecine peut participer à la normalisation des corps : la chirurgie esthétique dans ses dérives.

    La chirurgie esthétique se justifie lorsqu’il y a nécessité de réparation pour des raisons médicales ou de confort physique ou psychologique, après une opération qui peut s’avérer traumatisante par exemple. Mais les dérives existent lorsqu’il s’agit de satisfaire, le plus souvent la demande de clientes, de modifier l’aspect extérieur du corps ou de son intimité, afin de répondre à des normes esthétiques correspondant à des critères sociaux et culturels.

    Il s’agira d’éliminer les rides pour paraître plus jeune, d’augmenter le volume des seins et des fesses pour attirer les regards, de subir une nymphoplastie pour ne plus avoir honte lors de rapports sexuels.

    On agit sur l’apparence du corps qui est devenu un pur objet de contemplation. Socialement, paraître jeune, belle, bien faite, séduisante… est une question de politesse[8].

    Il est clair que ces critères esthétiques que l’on impose aux femmes – et aux hommes, dans une moindre mesure, concernant d’autres critères- expriment la domination patriarcale.

    Mais, vouloir paraître plus jeune, plus belle, n’est-ce pas légitime ?

    Et se sentir mieux dans son corps, n’est-ce pas un progrès dans le domaine de la santé ?

    La question devient alors celle de la liberté et pose le problème de l’aliénation :

    Peut-on être libre, en consentant à devenir l’objet du « male gaze » ?

Suffit-il d’avoir le sentiment de bien vivre son corps pour être libre ?

    La voie nietzschéenne

    Pour échapper à ces normalisations tyranniques, nous pouvons nous tourner vers Nietzsche qui préconise de réhabiliter le corps naturel, dans toute sa dimension biologique et physiologique.

    Celui-ci a été dévalorisé par le christianisme qui « … s’est fourré dans la tête qu’on pouvait promener une âme parfaite dans un corps cadavérique.[9]»  Or une âme sans corps est un obstacle à la vie ; un corps sans âme est un cadavre. Le christianisme, dans le dénigrement de la chair, nous propose de nous détourner de la vie. Il est donc une philosophie de la mort, tournée vers l’au-delà, c’est-à-dire une vie détachée du corps. Son objectif est de rendre malade le corps pour nous rendre nous-mêmes malades, car il est lui-même une religion de malades.

    1 Qu’est-ce que le corps pour Nietzsche ?

    La seule réalité de notre existence humaine : « Je suis corps tout entier et rien d’autre; l’âme est un mot qui désigne une partie du corps[10] »). Autrement dit, la conscience, la raison que l’on situe traditionnellement dans l’âme, ne sont que des aspects particuliers du corps.

    « Le corps est caractérisé par une structure pulsionnelle ou d’instincts qui fonctionne comme une communauté inouïe d’êtres vivants, dépendants, subordonnés, dominants, volontaires, qui vivent et croissent comme un Tout sans l’intervention d’une conscience.[11] »Cette communauté fonctionne comme une société hiérarchisée ou aristocratique, modèle social promu par Nietzsche !

    Mais il veut ici surtout insister sur l’idée que le corps ne fonctionne pas comme un mécanisme inerte car ses pulsions internes sont à l’origine de nos jugements de valeurs et de nos interprétations du monde qui nous entoure. Elles expriment nos préférences fondamentales liées à nos besoins. « Ce sont nos besoins qui interprètent le monde : leur instinct, leur pour et leur contre. Chaque instinct est un certain besoin de domination, chacun possède sa perspective qu’il voudrait imposer comme norme à tous les autres instincts.[12] »

    Nos jugements et nos interprétations ne sont pas fondés en raison, mais trouvent leur origine dans notre corps car ils sont liés aux pulsions qui sont elles-mêmes l’expression d’une mise en forme sélective de la réalité. En ce sens, la réalité est une interprétation construite par le vivant.

    2 Comment caractériser le vivant ?

    Par sa capacité à imposer et à déployer sa force, sa supériorité, à se dépasser, à surpasser la résistance d’autres forces ; capacité que Nietzsche nommera volonté de puissance. Celle-ci n’est pas désir de domination sur autrui, ni aspiration à conquérir le pouvoir. « Elle est processus d’intensification de la puissance que l’on est[13]. »au sein du projet nietzschéen de maîtrise de soi.

    3 Comment vivre son corps pour Nietzsche ?

    En assumant pleinement sa dimension animale et pulsionnelle comme dans les fêtes dionysiaques telle qu’elles sont décrites dans le Crépuscule des idoles :

    « Qu’est-ce que l’Hellène se garantissait par ces mystères ? La vie éternelle, l’éternel retour de la vie ; l’avenir promis et sanctifié par le passé ; l’affirmation triomphante de la vie au-dessus de la mort et du changement ; la vie véritable comme prolongement collectif par la procréation, par les mystères de la sexualité. C’est pourquoi le symbole sexuel était le symbole vénérable par excellence, le véritable sens profond dans toute la piété antique. Toutes les particularités de l’acte de la génération, de la grossesse, de la naissance éveillent les sentiments les plus élevés et les plus solennels (…) Ce n’est que le christianisme, avec son fond de ressentiment contre la vie, qui a fait de la sexualité quelque chose d’impur : il jette de la boue sur le commencement, sur la condition première de notre vie[14]… »

    Mais il ne s’agit pas pour autant de se laisser aller et de se lancer dans des orgies sans fin au risque de tarir notre vitalité et de perdre tout contrôle de soi. En effet, Nietzsche ne perd pas de vue la maîtrise de soi et la nécessité de respecter le rythme naturel du corps pour acquérir plus de force physique et psychique, et reconquérir ainsi toute sa spontanéité.

    A partir du modèle de la fête dionysiaque qui nous montre le spectacle de l’affirmation de la vie, on peut et doit redéfinir la santé et une nouvelle façon de vivre son corps.

    4 Redéfinir la santé.

    Au préalable, il faudra rompre avec la définition normative de la santé à laquelle la médecine se réfère en opposition à la maladie.

    « Il n’y a pas de santé en soi[15] » écrit Nietzsche. Cela signifie qu’il y a autant de santés qu’il y a d’individus et que la santé n’est pas un état stable et paisible. Au contraire, la santé que la médecine cherche à atteindre doit être considérée elle-même, selon Nietzsche, comme une maladie car elle est l’expression de la faiblesse, de la lâcheté et du renoncement à la vie. C’est le cas de l’ascète qui se retire du monde en refusant toutes les jouissances de la vie, du chrétien qui refoule ses pulsions, du philosophe qui se tourne vers l’au-delà en visant un idéal illusoire.

    La vraie santé, que Nietzsche appelle la Grande santé, ne peut pas être un état, mais un processus dynamique de dépassement :

     « Une santé que l’on ne se contente pas d’avoir, mais que l’on conquiert encore et doit conquérir continuellement, parce qu’on la sacrifie et doit la sacrifier sans cesse.[16] »

    Cette Grande santé est l’élan de vie qui doit nous donner la force de surmonter tous les maux. Elle est la capacité de supporter la souffrance dans une lutte continuelle, car nous ne sommes jamais assez forts. Si nous possédions cette force définitivement, ou si nous avions l’illusion de la posséder, nous penserions avoir atteint un état dans lequel nous n’aurions plus à lutter. La Grande santé serait alors constamment menacée de se dissoudre. En effet, cette résistance sans cesse renouvelée nous rend plus forts et accroît notre vitalité singulière.

    « La maladie est un puissant stimulant, mais il faut être assez sain pour ce stimulant.[17] 

    Elle est donc utile et indispensable.

    Certains exemples de créateurs, en littérature, musique, peinture, poésie, philosophie (Nietzsche lui-même) en sont l’illustration. Ils ont su transformer leur souffrance physique ou psychique, afin de stimuler leur inspiration dans une démarche de sublimation étudiée ultérieurement par Freud.

    Vivre pleinement son corps consistera donc à saisir la maladie et la souffrance comme un stimulant et une occasion de déployer sa vitalité.

    Ce qui suppose au préalable d’avoir opéré une transformation totale de la perception et de l’interprétation que nous avons du monde, en disant oui à la vie, au monde et à nous-mêmes. Il faut se convaincre, grâce à cette forme de thérapie, qu’il n’y a pas de plaisir sans douleur, de bonheur sans malheur, de santé sans maladie ; autrement dit que tous les événements et leur contraire sont liés nécessairement comme un destin ou une fatalité. Dire oui à la vie, aimer la vie, c’est donc aimer le destin. :

    « …-quelle pensée doit être pour moi, le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir. Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses comme le beau : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati: que ce soit désormais mon amour.[18] »

    Le philosophe doit dire oui à la vie, aimer le destin, c’est-à-dire acquiescer à tous les aspects de l’existence, même les plus éprouvants, pour accroître la force de les surmonter.

 

    Conclusion 

    La lecture de Nietzsche a le mérite de nous inciter à réfléchir sur les normes sociales aliénantes qui nous sont imposées par la culture et auxquelles nous adhérons plus ou moins consciemment, alors que nous aspirons à vivre pleinement notre corps dans la liberté.

    Ces normes nous conduisent à adopter un regard déceptif sur notre corps, car le modèle proposé le réduit à un objet artificiel et irréel, donc hors de notre portée.  Comment alors vivre son corps en se référant à un tel modèle qui évince d’emblée sa dimension naturelle, organique et physiologique ?

    La pratique médicale n’est pas exempte d’un tel reproche. Elle s’exerce sur un corps qu’elle objective au point d’en éluder paradoxalement toute sa dimension naturelle et vécue par le patient, au profit d’un corps destiné à l’investigation technique. Elle peut aussi, dans ses dérives, se faire le vecteur de conceptions aliénantes au service de la société patriarcale.

    Il faut pour Nietzsche changer radicalement notre perception du monde, dire oui à la vie, c’est-à-dire acquiescer à tous ses événements, heureux et malheureux. Ce qui le conduit à redéfinir la santé, non plus opposée à la maladie, mais au contraire en intégrant dans son concept de Grande santé l’existence nécessaire de la maladie et de la souffrance. Dans son éloge des fêtes dionysiaques, Nietzsche écrit:

    « Dans la science des mystères, la douleur est sanctifiée:« Le travail de l’enfantement »rendant la douleur sacrée – tout ce qui est devenir est croissance, tout ce qui garantit l’avenir nécessite la douleur… Pour qu’il y ait la joie éternelle de la création, pour que la volonté de vie s’affirme éternellement par elle-même, il faut aussi qu’il y ait les douleurs de l’enfantement[19]. »

    On peut douter qu’un tel texte puisse convaincre les femmes de renoncer à recourir à l’accouchement sans douleur pour accéder à « la joie éternelle de la création ».

    Nietzsche est pris ici en flagrant délit de dolorisme, un des piliers du christianisme ! Cependant, gardons à l’esprit une leçon : face à la douleur et à la maladie, rien ne sert de s’apitoyer sur son sort, car il faut accumuler suffisamment de force pour combattre.

    Nietzsche est contradictoire, et il faut savoir le lire, comme tout philosophe, de façon critique, en sachant se saisir des concepts qui permettent d’interroger la réalité concrète, sans nécessairement adhérer à l’ensemble de ses thèses, mais en ayant conscience de leurs limites et de leurs difficultés, voire pour Nietzsche, en rejetant certains de ses écrits scandaleux[20].

    Bibliographie

    Outre les ouvrages cités dans le texte :

    Yannis Constantinidès Le nouveau culte du corps (François Bourin Editeur-2013) (Ouvrage stimulant, aux analyses pertinentes ; parfois des points de vue discutables.)

    Jonathan Daudey   La pharmacie de Nietzsche (L’Harmattan-2024) (mise en perspective des thèses de Nietzsche avec l’histoire de la philosophie comme médecine)

    Ruwen Ogien   Mes mille et une nuits, la maladie comme drame et comme comédie (Albin Michel- 2016) (Le philosophe, mort en 2017, questionne les images et les métaphores pour dire sa maladie.)

 

 

[1] Méditations 6 ; IX-64

[2] Ed Albin Michel

[3]Esthétique édition Jankélévitch, III- 1ère partie p160)

[4] Ibid.

[5]Le corps utopique. Conférence radiophonique France culture 1966

[6]Les amours artificielles au Japon (Albin Michel- 2025),

[7]les Fragments posthumes du Gai savoir. 

[8]Le Temps du 10 octobre 2015

[9]L’Antéchrist §51 p111 – GF Flammarion- 1994

[10]Ainsi parlait Zarathoustra (Les contempteurs du corps- p 72 – GF Flammarion- 1996)

[11]Fragments posthumes XI-37

[12]Fragments posthumes XII-7

[13]Patrick Wotling Le vocabulaire de Nietzsche (Ellipses-2003))

[14]Ce que je dois aux Anciens § 4 p176 (GF Flammarion- 2017)

[15]Gai savoir§120

[16] Ibid. §382

[17] Fragments posthumes de 1888 -15

[18]Le Gai savoir IV §276

[19]Le crépuscule des idoles ; ce que je dois aux Anciens §4

[20] Deux exemples parmi d’autres :

Crépuscule des idoles §36 :  « Le malade est un parasite de la société. Une fois atteint un certain état, il est inconvenant de vivre plus longtemps. »

Dans L’ Antechrist §2 : « Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider. »

Propos qui se veulent délibérément équivoques et provocateurs mais qui ne sauraient, comme le font les commentateurs « nietzschéens », dédouaner leur auteur de l’utilisation qu’en a fait sa sœur auprès d’Hitler. Avec de tels propos, elle n’a pas dû faire beaucoup d’efforts pour rendre son frère séduisant auprès du Führer…

 

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