par
Frantz JOSEPH
La vision du corps dans le Christianisme a été façonnée par plusieurs éléments : d’abord le platonisme ou le néo-platonisme, ensuite des textes bibliques, tirés aussi bien de la partie juive ( Ancien Testament) que de la partie spécifiquement chrétienne ( Nouveau Testament), enfin l’interprétation qu’en ont faite, à travers les siècles, les théologiens, en particulier ceux des premiers siècles du Christianisme, qu’on appelle les Pères de l’église. On parle aujourd’hui de la théologie du corps, expression qui sert d’ailleurs de titre à des ouvrages publiés par des exégètes, notamment l’ancien pape Jean-Paul II qui y a consacré un texte de plusieurs centaines de pages. On inclut, dans la vision du corps, sa dimension physique aussi bien que son statut symbolique et spirituel.
La vision du corps subit, chez les Pères de l’église, l’influence de la philosophie platonicienne ou néo – platonicienne, qui développe une conception de l’homme, fondée sur une dichotomie entre l’âme et le corps où celui-ci apparaît » comme le tombeau de l’âme ou comme un instrument de l’âme « . (Pierre Courcelle, Le corps-tombeau dans REA, tome 68, 1966, n.1, 2. p. 101-122. – Cité par V. Wilson dans Corps , Ame, Esprit, p. 70 ). Origène, théologien né à Alexandrie vers 185 et mort à Tyr vers 253, reprend cette vision platonicienne et parle du corps comme d’un « véhicule de l’âme ». Cela conduit à considérer le corps comme inférieur à l’âme et à le mépriser: » Mon corps que voici est une » bête de somme » (iumenta); car il a été donné à l’âme pour l’aider et pour la servir. » ( Origène, Homélies sur les juges, Paris, Editions du Cerf, 1995, p.165. – Cité par V. Wilson, Ibid.). Ce mépris envers le corps et aussi la volonté de « convaincre des païens, pour qui le seul renoncement à l’activité sexuelle ne suffisait pas pour espérer leur conversion à la foi chrétienne » ont amené à la pratique de la castration. ( cf. V. Wilson,Ibid. p.67).
Origène, comme beaucoup d’autres, parmi les premiers chrétiens, se fait castrer à l’âge de vingt ans, selon l’interprétation qui est faite d’une déclaration du Christ, à propos des eunuques: » … Car il y a des eunuques qui le sont depuis le ventre de leur mère, il y en a qui le sont devenus par le fait des gens, et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques à cause du règne des cieux. » ( Evangile de Matthieu, chap.19, Verset 12). Il le regrettera quand il sera devenu plus vieux et qu’il aura évolué dans sa conception du corps.
Un autre Père de l’église, au quatrième siècle, a été, lui, très influencé par le néo-platonisme de Plotin et de son disciple, Porphyre: il s’agit d’Augustin. » C’est cette influence néo-platonicienne, et plus particulièrement porphyrienne ( … ), qui explique la description négative du corps dans les premiers écrits d’Augustin. » (Jérôme Lagouanère, » Le corps chez saint Augustin. La pesanteur et la grâce. » dans Philippe Guisard et Christelle Laizé, Le Corps, Paris, Ellipses Editions, coll. » Cultures antiques », 2015, p. 164, cité par V. Wilson, Ibid. p.175).
Le cas d’Augustin est d’autant plus intéressant qu’il a connu, avant sa conversion, une vie bien marquée par différents états du corps: » Libido, concupiscence, pulsion, désir sexuel, tentations, maladie et mort sont le lot du corps dans l’expérience qu’en a faite l’évêque d’Hippone; il va alors lutter pour résister au désir de son corps… », une lutte qui se poursuit même aprés sa conversion. ( Cf. V. Wilson, p. 172). Conformément à la conception platonicienne, il identifie l’être humain véritable à son âme, considérée comme supérieure au corps. Celui-ci constitue un obstacle à l’élévation de l’âme, à la recherche du vrai bonheur. Il faut parvenir à le maîtriser, à l’assujettir, ce qui donne lieu à ces exercices de mortification qui ont marqué la vie religieuse dans le catholicisme, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des couvents.
Ces Pères de l’église finissent cependant par s’éloigner du platonisme ou du néo-platonisme pour élaborer une réflexion théologique, fondée sur des textes bibliques, et qui développe plusieurs dimensions du corps: un corps bon, à la création de l’être humain; un corps devenu mauvais après le péché originel; enfin un corps destiné à être glorifié à la résurrection.
Au début de la Genèse, qui est le premier livre de la Bible, se trouve le récit de la création du monde et de l’être humain. Une expression y revient souvent, après les différents actes de création: » Dieu vit que cela était bon. » L’adjectif employé devient même, vers la fin du récit, un superlatif absolu: » C’était très bon. » S’appuyant sur ce texte, les Pères de l’église, tout comme d’ailleurs les exégètes contemporains, affirment que le corps, créé par Dieu, est bon. Il est l’image de Dieu. Il a été honoré par le Christ, dans son incarnation. Ainsi, Origène » établit la différence entre « sôma » et « sarx »… Le premier, le corps comme tel (sôma), est bon; il provient de notre statut de créature, car tout ce qui est créé, même les anges, a un corps… Le deuxième, qu’on peut appeler chair (sarx), est lié à notre état de péché. Il est blessé, opaque; il porte la marque de notre rupture avec Dieu. » ( Origène, Contre Celse, VI, 63; cité par V. Wilson, p.69).
Tertullien, autre Père de l’église, qui a vécu au deuxième siècle à Carthage, rejette la dichotomie platonicienne entre le corps et l’âme, car, pour lui, leur hétérogénéité » leur confère une capacité d’action, une convergence de but, une nature unique et inséparable: la nature humaine. » (Cf. V. Wilson, p.137). » Tertullien établit un lien profond entre le corps et le créateur. Il a une vision qui élève le corps de l’homme, parce qu’il est issu de la fabrique de Dieu. Dieu honore le corps qui est son ouvrage; tout ce qu’il fait est bon; le corps de l’homme est bon. » ( Cf. V. Wilson, p.142).
Augustin va même plus loin, après avoir abandonné la conception platonicienne du corps. Il procède à un renversement complet de la compréhension: « Le corps n’est pas mauvais. Tout ce que Dieu a fait est bon. Pour lui, c’est plutôt l’âme qui avilit le corps, car le rôle du corps, c’est de conduire l’âme vers Dieu. Il n’est pas la cause de nos péchés, car il est orienté par l’âme. » ( Cf. La cité de Dieu, commentaire de V. Wilson, p. 181). Il s’oppose ainsi aux manichéens (adeptes de la doctrine de Mani au IIIème siècle) et aux pélagiens (disciples du moine Pélage, IVème siècle) qui rejettent le corps et prônent l’abstinence sexuelle.
D’où vient cette capacité de l’âme à avilir le corps? La réflexion théologique s’appuie, là encore, sur le récit des origines, tel qu’il apparaît dans la Genèse, où est rapporté l’épisode du péché originel, qui marque une rupture dans les relations de l’être humain avec Dieu – (Genèse, chap. 3) – et qui a des conséquences catastrophiques non seulement pour le corps lui-même ( souffrance, maladie et mort ), mais aussi dans son interaction avec son milieu: « … la terre sera maudite à cause de toi; c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. » ( Genèse 3, verset 17). » C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre, puisque c’est d’elle que tu as été pris; car tu es poussière et tu retourneras à la poussière. » (Genèse 3, verset 19).
La vision du corps avili par le péché s’inspire surtout des lettres de l’apôtre Paul aux premières communautés chrétiennes. » Nous savons qu’en nous l’homme ancien a été crucifié avec lui (le Christ), pour que le corps du péché soit réduit à rien et que nous ne soyons plus esclaves du péché », écrit-il aux chrétiens de Rome ( Lettre aux Romains, chap.6, verset 6). » L’homme ancien » ou le corps ancien , crucifié, laisse la place à l’homme nouveau; ailleurs, il oppose l’homme extérieur à l’homme intérieur: » Et même si chez nous l’homme extérieur dépérit, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Deuxième Lettre aux Corinthiens , chap.4, verset 16), ou encore les oeuvres de la chair à celles de l’Esprit ( Lettre aux Galates Chap.5, versets 19-24 ).
Le corps, rendu mauvais par la chute de l’être humain, a été cependant sanctifié par l’incarnation du Christ, car » avant le péché, le corps de l’homme était spirituel et, en raison du péché, il a été transformé en corps animal « . » L’incarnation redonne alors au corps de l’homme sa dignité de corps spirituel… » ( Augustin, La cité de Dieu, citée par V. Wilson, p.187, 188). Ce corps spirituel sera glorifié à la résurrection des morts, qui constitue l’un des principaux dogmes du Christianisme. « Il est exempt de toute corruption et de toute concupiscence. Il brille de la beauté divine et de perfection », commente V. Wilson. (p. 191). Cela correspond tout-à-fait à ce que déclare le Christ à des interlocuteurs qui ne croyaient pas en la résurrection des morts: « En effet, dit-il, quand on relève d’entre les morts, on ne prend ni femme, ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux. » ( Evangile de Marc, chap.12, verset 25).
Mais, avant même cette glorification, on voit une espèce d’idéalisation du corps qui, selon Jean-Paul II, « manifeste l’homme et permet à l’homme et à la femme de » communiquer » l’un avec l’autre selon cette « communio personarum » que le créateur a voulue pour eux ». (Jean-Paul II, Abrégé de la théologie du corps, p.41). Commentant la déclaration d’Adam à propos d’EVE, dans le récit de la Genèse: « C’est la chair de ma chair et l’os de mes os! », il considère le corps comme un « don fondamental » » et donc un témoin de l’Amour comme source d’où ce même don prend son origine ». (p.43). Il évoque la signification sponsale du corps (du latin » sponsus »/ « sponsa » : époux,se), sa capacité à se donner totalement, soit dans le cadre du mariage, soit dans celui du célibat (don total de soi à Dieu).
Le corps, bon à la création, avili par le péché, sanctifié par l’incarnation, glorifié à la résurrection, témoin de l’amour, tous ces aspects renvoient au corps réel, au corps physique. Mais il y a aussi, dans le Christianisme, un dépassement de cette dimension matérielle du corps, pour lui conférer une valeur symbolique, spirituelle. Cela débute déjà par l’institution de la Cène, le dernier repas du Christ avec ses disciples: » Pendant qu’ils mangeaient, il prit du pain; après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit et le leur donna en disant: » Prenez; c’est mon corps. » ». (Evangile de Marc, chap.14, verset 22). Dans le catholicisme, le pain (ou l’hostie) de la communion devient, au cours de la messe, le corps réel du Christ, par le mystère de la transsubtantiation, alors que, dans le protestantisme, il est considéré comme le symbole de ce corps, qui a été offert en sacrifice.
Ensuite, si le pain de la communion est ou représente un corps sacrifié dont le croyant doit se nourrir, pour entretenir sa vie spirituelle, son propre corps possède aussi une dimension sacrée, puisqu’il est le temple de l’Esprit saint : » Ne le savez-vous pas? Votre corps est le sanctuaire de l’Esprit saint qui est en vous et que vous tenez de Dieu; vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes, car vous avez été achetés à un grand prix. » ( Première lettre de Paul aux Corinthiens, chap.6, versets 19, 20). Le corps, temple de l’Esprit, ne doit pas être souillé par les oeuvres charnelles, ni, dans certains mouvements évangéliques, par la consommation de produits comme le tabac, l’alcool et la drogue. Qu’il appartienne à Dieu et pas à l’individu, cela permet de justifier l’interdiction du suicide.
Enfin, au-delà du simple croyant, l’église, en tant que communauté de croyants, est considérée comme le corps du Christ, dont l’unité doit être sauvegardée, ce que développe Paul, toujours dans la première lettre aux Corinthiens: » En effet, comme le corps est un, tout en ayant une multitude de parties, et comme toutes les parties du corps, en dépit de leur multitude, ne sont qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Car c’est dans un seul Esprit que nous tous – soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres – nous avons reçu le baptême pour appartenir à un seul corps… Vous êtes le corps du Christ… » (1 Corinthiens, chap.12, versets 12,13 et 27).
C’est donc une vision du corps , riche, variée et profonde qu’offre la tradition chrétienne. Il faudrait, à présent, voir comment elle a pu influencer, depuis deux millénaires, la culture occidentale.
Bibliographie
Les textes bibliques cités sont tirés de la version Nouvelle Bible Segond