par
Eric VIGUIER
Le corps fut pendant longtemps un grand oublié de l’histoire. S’il faisait l’objet d’études en arts plastiques, en histoire de l’art ou en médecine, il ne constituait pas, pour les historiens, un objet d’analyse autonome. Ceux-ci s’attachaient principalement à écrire l’histoire des sociétés humaines dans le temps et l’espace, décrivant les actions, les événements et les mouvements des hommes sans interroger de manière systématique la matérialité corporelle de ces acteurs. Le corps pouvait certes apparaître de façon ponctuelle dans les récits, par exemple à travers les blessures de guerre ou la souffrance physique, mais il ne faisait pas l’objet d’une problématisation spécifique. Il relevait davantage de la contingence que d’une catégorie d’analyse historique.
Cette réalité s’inscrivait tout naturellement dans une conception dominante de l’histoire, fondée soit sur le récit des événements politiques et militaires, cette histoire-bataille tant décriée par Marc Bloch et Lucien Febvre, fondateurs de l’école des Annales dans les années 1920, soit sur une philosophie de l’Histoire dont la finalité était de dégager un sens à l’Histoire humaine, une marche vers un progrès. Pas totalement absentes, les préoccupations économiques, sociales et anthropologiques étaient secondaires.
Il convient cependant de noter dans ce contexte historiographique une exception qui constitua rétrospectivement une première étape dans l’émergence d’une histoire du corps, Jules Michelet et son projet d’une histoire tout à la fois totale et incarnée. Ce dernier, dans son Histoire de la Révolution française, s’écartait de la traditionnelle histoire politique et événementielle en délaissant l’histoire des rois et des élites pour s’ouvrir à une histoire du peuple, de ses actions, ses passions et ses souffrances, une histoire personnifiée, presque charnelle, dans laquelle la Nation devenait une personne physique, un acteur de l’histoire, avec un corps en action qui œuvrait dans un dessein émancipateur, travaillant, souffrant et se révoltant. La thématique du corps chez Michelet fut encore plus centrale dans ses écrits plus tardifs sur les femmes. Dans La Sorcière (1862), l’auteur retrace l’histoire du corps opprimé des femmes par l’Église et attribue à ces dernières tout un savoir corporel positif lié à la nature, aux soins et aux plantes. En donnant une place importante au corps et notamment à celui des femmes, Michelet concourait à instituer le corps comme objet historique, même s’il ne s’agit nullement d’une histoire du corps au sens où l’entendront les historiens du second XXᵉ siècle, mais d’un usage essentiellement métaphorique et politique du corps.
Il faut donc attendre véritablement les années 1970 pour qu’une histoire du corps apparaisse en tant que domaine revendiqué par des historiens. L’un des grands acteurs de ce courant historiographique, Alain Corbin, notait à la fin de cette décennie, dans un article de la revue L’Histoire, que le corps était désormais devenu un objet d’étude à part entière et spécifique dans la discipline historique. L’irruption de ce champ d’investigation est la conséquence de l’évolution historiographique de l’école des Annales et du projet formulé dès l’entre-deux-guerres par Marc Bloch et Lucien Febvre d’ouvrir l’histoire aux autres sciences sociales, en particulier à l’économie, la sociologie et l’anthropologie. Avec Fernand Braudel, l’accent mis sur les structures de longue durée et sur la matérialité des civilisations, dans un contexte intellectuel marqué par le structuralisme, a contribué à déplacer le regard des historiens vers les cadres concrets de la vie humaine. Le développement de l’histoire matérielle, de l’histoire des mentalités et des représentations a ainsi créé un terrain favorable à l’émergence d’une histoire du corps, même si celle-ci ne s’est constituée que progressivement. Cette évolution n’est pas non plus sans rapport avec les mutations des sociétés occidentales depuis les années 1960 et 1970 engagées dans la libération et la désinhibition des corps.
Parallèlement, certaines études antérieures ont contribué à sensibiliser les historiens à la dimension corporelle du pouvoir et des représentations politiques. C’est dans le cadre de ce que l’on nommera a posteriori l’anthropologie politique du pouvoir (Marc Bloch) ou de la théologie politique (Kantorowicz) que s’inscrivirent les premiers travaux historiques sur le corps. Certes, les fondateurs de l’école des Annales (Bloch et Febvre) n’élaborèrent pas de projet explicite d’histoire du corps ; toutefois, leur attention aux mentalités, aux croyances et aux pratiques sociales et leur désir d’une histoire du sensible ouvrirent un espace historiographique dans lequel cette thématique put ultérieurement se développer. Tout d’abord, Marc Bloch, dans son livre novateur, Les rois thaumaturges (1924), analysait les croyances attachées au pouvoir de guérison des rois de France et d’Angleterre, mettant en lumière les relations entre sacralité, pouvoir et corps royal. Plusieurs décennies plus tard, l’historien allemand Kantorowicz œuvra également à inscrire le thème du corps dans les études historiques par son magistral travail d’histoire politique et des représentations sur le double corps du roi (Les deux corps du roi, 1957) montrant que le corps peut devenir un concept politique et un enjeu de représentations symboliques. Il révélait la corporalité du pouvoir et expliquait que le roi possédait deux corps, l’un naturel, physique et mortel, soumis aux maladies, à la vieillesse et à la mort, l’autre politique, abstrait, mystique, sacré, immortel, incarnation de l’État et de la souveraineté. Ainsi, à la mort du roi, le corps naturel disparaissait, mais le corps politique survivait et permettait ainsi la pérennité de l’État et la légitimité du pouvoir. Le travail de Kantorowicz engendra de nombreuses études sur les rituels de couronnement (Ralph Giesey, Alain Boureau, Sarah Hanley), les effigies funéraires et la majesté royale. S’il ne portait pas sur les corps ordinaires, il contribua à mettre en lumière le fait que le pouvoir s’inscrivait dans le corps, un corps sacralisé. Bien qu’inscrits dans des traditions intellectuelles distinctes et sans filiation directe, les travaux de Bloch et de Kantorowicz ont conduit, chacun à leur manière, à interroger la dimension corporelle et symbolique du pouvoir.
Les travaux des sociologues comme Marcel Mauss et Norbert Elias sensibilisèrent également les historiens à la question du corps. Le premier étudia comment les sociétés, par l’éducation et les modes, régissaient les corps (« Les techniques du corps », 1934). Le second analysa le long processus de maîtrise et de domestication des instincts, des désirs et donc des corps dans la société occidentale. Il soulignait notamment le rôle important des cours royales dans ce processus (Sur le Processus de civilisation, 1939, mais publié en français seulement dans les années 1970).
L’oeuvre de Michel Foucault exerça également une réelle influence pour la constitution de ce nouveau champ d’étude historique en développant une analyse critique et notamment l’idée d’un corps contrôlé, normé par le social et le politique. Dès sa Naissance de la clinique (1963), puis dans Surveiller et punir (1975) et son Histoire de la sexualité (1976-1984), le philosophe montra ainsi le contrôle continu des corps par les pouvoirs et ses institutions (école, caserne, usine, hôpital, prison). Il expliquait que le pouvoir s’exerçait sur et à travers les corps, par l’examen, la surveillance, la normalisation, l’emploi du temps, la hiérarchie, le contrôle des gestes et des postures de la sexualité. Il mettait aussi en lumière que les individus pouvaient résister à ces normes et ces contrôles et que les corps pouvaient être des espaces de résistance (pratiques sexuelles non normées, réappropriation du corps…) permettant aux individus de reprendre le contrôle de leur corps. Autant de thèmes que les historiens de la corporalité étudieront en s’appropriant de manière sélective et critique la démarche philosophique et généalogique de Michel Foucault.
Depuis les années 1970, l’histoire du corps connaît une grande dynamique et est devenue un champ historiographique prolifique, nourri des apports de la sociologie, de la psychologie, notamment de la psychanalyse, et de l’anthropologie. À partir des travaux pionniers de Jean-Louis Flandrin sur les amours paysannes en 1975 ou la sexualité en 1981, d’Alain Corbin sur la prostitution en 1978 et l’odorat, ou encore de Georges Vigarello sur le corps redressé en 1978, puis la maladie et la propreté en 1985, les études et les thèses se sont multipliées et investiguent le corps dans toutes ses dimensions et représentations. Cette histoire s’est d’abord développée d’une part, en lien avec l’histoire de la médecine et des maladies en étudiant le corps en souffrance, et d’autre part, dans le prolongement de l’histoire des femmes, du genre et de la sexualité, avec la thématique du corps géniteur, sexué, genré et normé différemment selon les sexes. Puis ce champ d’études s’est profondément enrichi dans le cadre de l’histoire sociale et culturelle et de l’histoire des mentalités et des sensibilités en travaillant le corps humanisé. Enfin, il s’est aussi développé en relation avec l’histoire politique, économique, militaire, sportive et éducative pour étudier le corps civilisé, redressé ou violenté par la guerre, la torture, les châtiments et les violences politiques. Les historiens ont puisé alors dans un large corpus documentaire très divers (archives médicales, archives judiciaires, traités de médecine, écrits des ecclésiastiques ou des moralistes, iconographie, littérature, témoignages, objets du quotidien…), soit déjà connu mais requestionné selon la problématique du corps, soit nouveau. Dans cette littérature historique abondante, la diversité des thèmes abordés est considérable : les malades et les médecins (J.-P. Goubert), l’hygiène (Goubert, Vigarello), l’odorat (Corbin), le sain et le malsain (Vigarello), la beauté (Vigarello), les plaisirs, la jouissance et la naissance de la sexologie (Corbin), le corps et son rapport au droit (Anne Stora-Lamarre), les gestes (J.-C. Schmitt), le corps et la fabrique des sexes (T. W. Laqueur), le viol (Vigarello), le sport (Pastoureau et Vigarello), les figures du monstrueux (J.-J. Courtine), les fonctions excrémentielles (R.-H. Guerrand), le bronzage (P. Ory, C. Granger), le corps et la culture de la guerre (Audoin-Rouzeau). Ces nombreuses études permettent à partir de la décennie 2000 de vastes synthèses collectives : Histoire du corps dirigée par Alain Corbin, Georges Vigarello et Jean-Jacques Courtine (2005), Histoire de la virilité des mêmes auteurs (2011).
Le corps pour les historiens devient alors une clef de compréhension fine des sociétés du passé mettant en lumière leurs soubassements structurels. Son histoire s’inscrit à la croisée du social, du politique et du culturel, dans une perspective interdisciplinaire, au contact de plusieurs domaines d’études historiques déjà établis. Loin d’une simple donnée biologique, le corps est alors perçu comme une construction et une représentation sociales et culturelles, changeant selon les normes et les pratiques de la société, les savoirs médicaux, les rapports de pouvoir et de dominations. C’est un corps complexe, construit, normé, dominé, ressenti (douleur, plaisir, fatigue, émotions, sensations), approprié et résistant. Il est tout à la fois un corps blessé, détruit, exhibé, instrumentalisé, mais aussi un lieu de résistance face à la domination. C’est alors le corps qui résiste, qui transgresse (pratiques sexuelles interdites), qui s’émancipe (révoltes corporelles, usages du corps comme arme politique dans les grèves de la faim et les manifestations). Le corps est ainsi objet de pouvoir et espace de liberté.
D’abord absent des préoccupations des historiens, le corps est donc devenu un objet important et novateur de la recherche historienne depuis une cinquantaine d’années. Cette profusion et diversité des regards en histoire conduisent inévitablement à l’éclatement de ce champ d’étude, voire à son éparpillement, au point parfois de ne plus percevoir sa cohérence conceptuelle. D’une histoire du corps, on est passé, à l’instar d’autres sujets d’investigation, à une histoire des corps.