par
Bernard ANDRIEU
Depuis 2013, avec l’émersiologie du corps vivant dans la perception du corps vécu, sur le terrain des circassiens du Cnac, nous avons poursuivi entre 2013-2022, avec nos propres moyens (film Go pro, entretiens qualitatifs, dessins de conscience) cette relation entre la perception de l’image du corps et la représentation interne du corps en action dans le geste. Sans briser cette opacité du vécu, nous pouvons aujourd’hui auto-confronter le sujet à l’activité de son corps vivant par rapport à la perception vécue qu’il en a.
La connaissance corporelle n’est pas celle que nous croyons. En construisant une théorie sur la manière dont notre corps fonctionne à partir de ce que nous percevons de son activité, nous croyons bien nous connaitre ! Mais l’activité du corps vivant, notamment les mouvements lents du yoga selon la slow philosophy (Martinkova, Andrieu, Parry, 2026), nous fait découvrir un corps inconnu dont les sensations vont émerser en éveillant la conscience à un nouveau vécu. Sentir son corps vivant (Andrieu, 2016) est possible si nous laissons le corps nous apprendre(Andrieu, 2017) en traversant la champ de la conscience.
L’émersion des informations produites par l’activité du corps vivant dépasse la capacité de la conscience à se les représenter. Car la perception est un filtre qui déforme et retarde le contact direct avec le vivant (Andrieu 2013a) ; mais la connaissance corporelle peut utiliser l’émersion comme un mode d’éveil qui traverse la perception du corps vécu par des informations involontaires provenant de l’activité du vivant.
La difficulté méthodologique consiste à traverser ce filtre perceptif en proposant au sujet lui-même de dessiner la représentation de son propre corps vivant plutôt que répondre à un questionnaire construit en 3eme personne. Car ce type de questionnaire (Andrieu, Spitz, Guillemin, Costantini, Houdre & Tarquinio, 2015) propose des item en 1er personne aux sujets qui souffrent, mais à partir d’une sélection et d’une reconstruction des verbatim tirés des entretiens préparatoires à la construction du test.
Le dessin est un mode d’expression plus ou moins spontané qui en passant par la main, plutôt que par la parole, est un langage non verbal. Par sa forme, ses couleurs et ses légendes le dessin parait parfaitement maîtrisé par la conscience. Mais en demandant au sujet de se dessiner, plutôt que de représenter une chose, l’implication est ici entière par la nécessité de dresser, sinon un portrait, du moins une image de soi. A la différence de la photographie, le dessin passe à travers la conscience pour se délivrer sur la feuille.
Comme nous l’avons découvert à travers nos expériences avec les circassiens du Cnac(Andrieu, 2023), ces dessins de conscience montrent comment les sujets se construisent une théorie du corps(Andrieu B, Bender R, Collard J, Dietrich G, Fasoli G, Thomas C., 2022) qui ne correspond pas à la réalité objective du corps anatomique mais indique, parfois à l’insu de la conscience du sujet, des postures, des blessures et des inflexions du corps propre. Ainsi (Fig1) une jambe plus courte que l’autre suite à un accident, une blessure intense et chronique qui modifie la posture, une localisation des émotions par des variations de couleurs :

(Fig1.) Antonia S. (35e promotion CNAC) décrit ici la position ressentie lors de ses équilibres, dans lesquels elle perçoit une de ses jambes comme plus longue que l’autre avec un pied à l’envers, ce qu’elle interprète comme la cause de ses déséquilibres.
Le passage à travers les trois corps
Le passage du corps vivant au corps décrit en première personne entraîne une première dénaturation de l’information par la perception des phénomènes : le récit conscient relève de l’expression d’une image du corps vivant, qui comporte des indices corporels issus du corps vivant qui sont ensuite teintés de croyances, de représentations, de jugements, de sentiments.
Le corps décrit s’appuie donc sur le corps vécu, sans en être une traduction totalement fidèle, dans la mesure où le contenu dépend des compétences d’expression du sujet. Ainsi le verbatim, bien qu’inspiré des données objectives du corps vivant transformées dans la perception du corps vécu, engendre une seconde transformation de l’information par sa mise en récit.
En émersiologie, l’écologisation est abordée dans un double mouvement :
- le processus d’awareness porte sur l’éveil à la conscience, à partir des données du corps vivant vers le corps vécu ; l’écologie corporelle(Andrieu, Parry, Porovechio, Sirost, Ed., 2018) fournit alors des données indépendantes des dimensions mnésiques et identitaires qui enrichissent la conscience corporelle (dans le corps vécu) ;
- le processus de consciousness repose sur une conscience cognitive préalable du corps propre (corps vécu), pouvant entraîner une modification dans l’activation des systèmes sensorimoteurs du corps vivant.
Le processus d’awareness encourage l’émersion de données du corps vivant, non teintées par les représentations, dans le corps vécu : il entraîne à la fois une actualisation du corps vivant et du corps vécu. Ainsi se révèle leur conflit avec la notion d’impropriété. En effet, le processus d’awareness fait émerger l’impropriété (Agostinucci et co, 2019) : le sujet découvre que son corps propre ne correspond pas à ses capacités réelles : l’expérience du yoga participe de cette diminution de l’écart entre les données du corps vivant et les données du corps vécu par un afflux plus important de données objectives du corps vivant dans l’image du corps vécu. Un nouveau corps capacitaire(Andrieu, 2018) peut ainsi être créé par l’exercice.
La méthode du dessin de conscience
Le dessin de conscience (Andrieu, 2023) est réalisé de manière consciente en fonction d’une intention de se dessiner en pied, en silhouette, en portrait ou en action. Mais il est un dessin de la conscience si celle-ci contrôle bien l’intégralité du processus de création du dessin, de la forme, du trait et du contenu. Le dessin de la conscience serait alors une illustration du contenu de conscience, tandis que le dessin de conscience est un moyen pour la conscience de prendre conscience d’elle-même et des représentations que son corps se fait de lui-même.Si la conscience éprouve le besoin de dessiner, c’est que les images mentales qu’elle se forme par son esprit ne suffisent pas à exprimer tout ce que le corps ressent et ce que le cerveau élabore dans ces scénario. Le cerveau lui-même adresse à la conscience par le biais du geste de dessiner des indications spontanées dont la conscience ne prend conscience que lors du dessin réalisé. Le dessin est une expression imagée de ce qui ne peut pas se dire ni se montrer de manière volontaire.
Mais quel corps est représenté dans le dessin de conscience ? La démarcation entre le corps anatomique et le corps symbolique pourrait définir la signification du dessin de conscience car la représentation dans le dessin de son corps correspond tant dans les couleurs, les volumes et les traits au style de chacun. Le corps n’a pas de moyens pour se dire sans passer par le geste, par le symptôme. Sans présupposer une finalité interne vitaliste, le corps vivant produit des signes dont les symptômes sont la partie et le moment visibles.
Le dessin de conscience est-il dès lors un portrait existentiel ? Ce qui fait corps avec soi-même est propre à faire surgir la conscience de sa situation et de sa condition, pour autant que le dessin lui en fait prendre conscience. Le corps vivant est écologisé : les informations qu’il incorpore modifient sans cesse l’état de son vivant. Sans le dessin de conscience, le sujet ne pourrait en prendre connaissance autrement que par des sensations internes, si celles-ci peuvent être ressenties.
Les dessins de conscience sont-ils extraits de la conscience ou mettent-ils entre parenthèses la conscience en traversant le refoulement ? Car le dessin peut montrer des activités et des représentations du corps vivant dont le sujet n’a pas conscience. Le corps se dessine directement dans le geste et surprend la conscience qui pourrait se faire une idée fausse de la manière dont son corps est vivant.
Il faut distinguer trois niveaux d’expression dans le dessin de conscience, en allant de l’inconscience cérébrale à la conscience intentionnelle :
- Le dessin de (conscience) par lequel la conscience est absente de la production du dessin, comme si le corps et son cerveau l’avaient produit sans que le sujet s’en rende compte. Ainsi se dessine dans et par le cerveau un dessin spontané de l’image inconsciente du corps.
- Le dessin (de) conscience comporte une surprise car la conscience du corps propre ne se reconnaît pas entièrement dans le dessin. Comme si le dessin avait pris le pas sur la conscience. Le dessin en sait plus que la conscience sur le vécu, l’activité du corps vivant mais elle se sert du dessin pour augmenter son champ de conscience, notamment la conscience de l’image de son corps et de l’activité de son schéma corporel.
- Le (dessin) de la conscience est intentionnel et volontaire. Il précise dans les traits exactement ce qui correspond à l’idée mentale que l’esprit se forme ; ainsi l’image mentale dessine les gestes, postures et mouvements dans le dessin afin d’en dresser une représentation la plus exacte possible.
Conclusion
Le contact avec le vivant est d’abord intime, de vivant à vivant par une sorte d’empathie. Cette intelligence émotionnelle est émersive et produit des résonances sensibles. Etre attentif à l’activité de son corps vivant rend consciente une nouvelle connaissance. Jusqu’au recueil des data du corps vivant (comme la fréquence cardiaque), une connaissance des activités du corps vivant demeurait invisible au sujet lui-même. Mais ce recueil des data fait croire en une connaissance directe et in vivo de l’activité du corps vivant. Cet éveil est différent de la conscience de soi par son émersion involontaire et le remplissement des contenus sensoriels. L’activité du corps vivant est toujours écologisée par ses interactions entre le milieu intérieur et l’environnement externe. L’activation peut être volontaire, notamment lors de toutes les sollicitations, stimulations mais son résultat émerse involontairement sans le contrôle de la conscience.
L’activation favorise l’émersion sans que celle-ci soit toujours consciente. L’éveil traverse lors de l’émersion différentes couches sans parvenir toujours jusqu’à la pleine conscience, sans doute atteinte avec la joie du yoga(Andrieu 2013b).
Bibliographie
Agostinucci M., Line C., Lachal J., Dietrich G., Hanneton S., Andrieu B., 2019, L’impropréité du corps vivant. De l’énaction capacitaire à son émersion vécue, Intellectica, 71, pp. 39-66. https://www.persee.fr/doc/intel_0769-4113_2019_num_71_2_1918
Andrieu, B. (2013a). Le corps en première personne : une écologie pré-motrice, Movement & Sport Sciences, 3, 81, 1-3.
Andrieu B/, (2013b). La joie émersive, Revue Française de Yoga, La joie dans tous ses états, n°47.
Andrieu B. (2015). « Avoir son génie dans les pieds ». L’émersiologie des sensations kinesthésiques dans son corps, Revue Française de Yoga, n°51, Pratiquer : Pourquoi ? Comment ?, p.
Andrieu B (2016). Sentir son corps vivant. Emersiologie 1, Paris, Vrin.
Andrieu B. (2017). Apprendre de son corps: Une méthode émersive au CNAC. Presses universitaires de Rouen et du Havre, trad angl. 2018. This book brings together films recorded on GoPro cameras, complied on a DVD produced by Raoul Bender.
Andrieu B. (2018). Le corps capacitaire. Une performativité du vivant., P.U. Nanterre. Préface A,,e Marcellini.
Andrieu, B. (2023). Les Dessins de conscience. Une théorie du corps circassien. Reims : P.U.Reims, coll Epure, Postface Akira Kurashima.
Andrieu, B., Spitz E., Guillemin F., Costantini M.-L., Houdre B. & Tarquinio, C., (2015). Les difficultés méthodologiques des questionnaire s sur la polyarthrite rhumatoïde : l’invisibilisation de la parole vivante du patient en première personne ? Revue Sociologie Santé – Santé reproductive– n°38, 51-85.
Andrieu B, Bender R, Collard J, Dietrich G, Fasoli G, Thomas, C., (2022). Théorie du corps lors de l’émersion de ses sensations internes : Les dessins de conscience au Centre National des Arts du Cirque. Evol psychiatr., 87 (1) https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2020.09.003`
Martinkova I., Andrieu B., Parry J. eds., (2026). Slow Sport & Slow Philosophy, Ed Routledge,.