par
Catherine WEIL
De l’ancien picard « makier », « faire », le verbe « maquiller » a rapidement pris une connotation négative : dès le XVIIe siècle il désigne la tricherie au jeu de cartes, puis la falsification au début du XIXe, avant d’être utilisé au sens de « se grimer » dans l’argot du théâtre ; dans la seconde moitié de ce siècle, le participe passé s’emploie au sens de « fardé », et dans une autre acception le verbe signifie « fausser ». Le terme « maquillage » est en parallèle connoté rapidement négativement, avant de désigner plus largement l’action de se farder, puis au XXe siècle l’ensemble des produits utilisés à cette fin. [1]
Le verbe et le substantif ont donc mauvaise presse, ce que confirme la polysémie du mot : maquiller signifie toujours « falsifier » : on maquille une pièce d’identité, une voiture volée ; les deux sens se télescopent parfois comme en témoigne l’expression populaire et pour le moins dépréciative évoquant une femme « maquillée comme une voiture volée ». Pour autant, appliqué à l’esthétique, le maquillage est en vogue dans toutes les sociétés depuis l’Antiquité, et ce malgré les critiques d’un Tertullien ou d’un Saint Jérôme [2]: pour eux, l’esthétique naturelle est l’œuvre de Dieu et s’oppose à l’artifice, œuvre du diable.
Alors, du XVIe au XXIe siècle, pourquoi et comment se maquille-t-on ? Que révèle le maquillage ? -on exclura de ces propos le maquillage de théâtre, qui est particulier, et le maquillage masculin, certes en usage sous l’Ancien Régime, mais actuellement bien moins pratiqué.
Au fil des siècles, le maquillage sert à embellir, en masquant plus ou moins les défauts du visage, et malgré certains opposants il reste toléré par l’Église. Selon les époques, les modes diffèrent : essentiellement blanc et rose au XVIe et au XVIIe siècle, il renvoie à la blancheur d’âme d’une part, à la pudeur d’autre part, et est alors lié à une morale du bien. Dès la fin du XVIe siècle, l’objectif, paraître belle, est affiché : les conseils se répandent, y compris dans les traités médicaux, et les cosmétiques se répandent -évidemment dans les classes sociales les plus élevées.
Le maquillage sert alors à corriger la couleur de la peau et sa surface, par ces produits et par des techniques souvent hasardeuses : sous l’Ancien Régime, lavements, ventouses, saignées sont couramment utilisés, l’objectif premier restant un teint de lys ; à cet effet, certaines femmes portent un masque. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, les mouches, en plus de constituer un langage galant codé, servent à mettre la blancheur en valeur et à camoufler les imperfections de la peau, toujours dans la recherche d’une beauté idéale.
Le XVIIIe siècle prête davantage d’attention à l’individu, et n’est plus en quête d’un modèle absolu ; la beauté elle-même s’individualise. Dans cette perspective, les outils du maquillage se diversifient : les teintes de rouge par exemple se multiplient et deviennent plus discrètes, plus naturelles, pour coller au mieux à la personnalité de chacune.
A partir du XIXe siècle, le maquillage évolue dans ses pratiques comme parfois dans la manière dont il est perçu : Baudelaire évoque l’apparition du terme dans le chapitre IX, « Éloge du maquillage » du Peintre de la vie moderne ; il prend le contrepied des anathèmes anciens, en affirmant la vertu du maquillage, puisque pour lui -schématisons…- la vertu est artificielle et liée à la civilisation.
Le maquillage se diversifie, des fards s’appliquent aux yeux, auparavant négligés ; on en trouvera le lointain écho au XXe siècle dans la chanson populaire de Frank Alamo :
« Biche, ô ma biche
Lorsque tu soulignes
Au crayon noir tes jolis yeux… ».
Au XXe siècle, le cinéma en noir et blanc va promouvoir des teints unis, sans aspérités, et les modèles portés par les stars essaimeront dans la société tout entière. Parallèlement la consommation des produits de beauté se démocratise, se diffuse partout et pour toutes ; les modes varient sans cesse, on passe d’un maquillage affirmé à un maquillage « nude », presque indécelable, qui produit un effet naturel ; les femmes suivent ou non les tendances. Loin des abandons du XVIIe siècle, l’industrie cosmétique qui remplace les officines artisanales promeut des produits anti-âge et toutes les gammes de maquillage promettent à tout âge des bienfaits physiques et psychologiques.

Les recettes de beauté varient selon les époques et Molière en évoque de façon satirique avec le Gorgibus des Précieuses ridicules (scène 4) : « Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d’œufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d’une douzaine de cochons, pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu’elles emploient. » Mais on utilise surtout beaucoup des cosmétiques dont les effets sont souvent connus, parfois depuis l’Antiquité, mais négligés : ces produits peuvent contenir de la céruse, ou blanc de plomb, fortement toxique, de l’arsenic et autres substances délétères ; au XVIIe siècle, avec la mode du rouge, s’ajoutent le mercure et le soufre du vermillon, entre autres ; au début du XXe siècle, jusqu’en 1937, la société Tho-radia développera des produits contenant du radium (affiche publicitaire de la marque). Au XVIIIe siècle, se développe la dénonciation des effets toxiques de certains produits qui disparaissent, comme le vermillon, entre autres ; les fards « naturels » sont plébiscités et les fabricants recherchent une caution scientifique.
À partir du milieu du XXe siècle, alors que la mode est au hâle et non plus au teint blanc, les dermatologues signalent les dangers d’une exposition prolongée au soleil ; cependant les appareils de bronzage se multiplient, générant des carcinomes, malgré ces avertissements.
De plus progressivement la cosmétologie mute : le maquillage peut modifier non seulement les couleurs et le teint, il joue sur les formes ; il se crée des « instituts de beauté, comme celui d’Helena Rubinstein. Parallèlement, une branche d’abord embryonnaire de la chirurgie commence à corriger les défauts du visage -nez, joues, etc…- ; à partir de la fin du XXe siècle, des procédés nouveaux seront utilisés aux mêmes fins, comme les liftings ou les injections d’acide hyaluronique.
Ainsi le maquillage serait d’abord l’art d’embellir, selon les critères de beauté adaptés à chaque époque, et malgré les dangers, reconnus ou non. Mais si cet aspect est essentiel, ne propose-t-il pas aussi autre chose ?

Le maquillage est en effet un marqueur générationnel et social.
Avant la démocratisation du XXe siècle, qui ouvre l’usage des fards aux femmes de toute classe sociale, ces produits n’étaient utilisés que dans les milieux aisés et où cette pratique était courante, comme en témoignent les inventaires après décès, qui répertorient boîtes et flacons précieux, les portraits comme celui de Madame de Sévigné (portrait par Claude Lefèbvre, détail) et certains écrits des contemporains, qui évoquent de grandes dames comme, au XVIe siècle, Marguerite de Navarre selon René de Lucinge[3]. Les pauvres, les paysannes ne se maquillent pas, au moins jusqu’au XXe siècle. À partir du milieu du XXe siècle, le bronzage désormais à la mode est la marque de ceux qui ont les moyens de prendre des vacances au soleil ou/et de s’offrir des séances de bronzage artificiel dans les instituts de beauté.
Dès le XVIIe siècle, le maquillage peut être perçu comme une marque de liberté, d’indépendance, vis-à-vis d’une autorité réelle ou supposée : dans sa troisième maxime du mariage, l’Arnolphe de L’Ecole des femmes de Molière met en garde la jeune Agnès :
« Loin ces études d’œillades,
Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
Et mille ingrédients qui font des teints fleuris :
À l’honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ;
Et les soins de paraître belles
Se prennent peu pour les maris. »
À la même époque, la critique de la femme fardée peut être violente dans le contexte de la Réforme et de la Contre-Réforme : il est question de la « courtisane déchiffrée », de « pécheresses fardées de plâtre » ; la princesse d’Harcourt paraîtra à la Cour sans rouge pour révéler au monde sa récente dévotion, selon Madame de Sévigné [4]. Mais ces cas, limités à un contexte particulier, n’empêcheront pas le maquillage de se développer, révélant une certaine volonté d’émancipation chez les femmes.
Se maquiller -ou pas- révèle encore l’âge : les jeunes filles ne mettent pas de fards : la présence ou l’absence de maquillage dévoile donc le statut marital, et parallèlement l’âge. Colette, au XXe siècle, décrit chez Gigi « sa fraîche figure, à laquelle le cerne lilas des paupières, la fièvre de la bouche ajoutaient une sorte de maquillage ».
Sous l’Ancien Régime, l’âge venant, ou selon les contextes, notamment le veuvage, les femmes sont amenées à renoncer à ces artifices, d’autant que les effets de la vieillesse sont considérés comme impossibles à éviter ; ainsi Anne d’Autriche selon les Mémoires de Françoise de Motteville : « Après la mort du feu Roi, elle cessa de mettre du rouge » [5]. Contrevenir à cette règle est mal vu : Célimène croque ainsi la prude et vieillissante Arsinoé dans Le Misanthrope (III, 4) :

« Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,
Mais elle met du blanc et veut paraître belle ».
Et Philinte a déjà évoqué cet interdit social (I, 1) :
« Quoi ? Vous iriez dire à la vieille Émilie
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie,
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ».

Le maquillage est également révélateur d’une condition sociale : au XIXe siècle en particulier, le maquillage est discret chez les « femmes respectables » ; mais la prostituée Rachel de Bel-Ami, chez Maupassant, est outrageusement maquillée : « C’était une grosse brune à la chair blanchie par la pâte, à l’œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils énormes et factices. […]; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bestial, d’ardent, d’outré, mais qui allumait le désir cependant. » On retrouve ce maquillage outré dans le tableau de Munch, Noël au bordel (1903-1904, détail).

Promesse de bonheur, selon la publicité d’une boutique de cosmétiques d’Abidjan (https://www.instagram.com/p/C5vwMH2Nj7M/), ou promesse d’amour comme le sous-entend Lancôme avec la publicité d’un rouge à lèvres, (https://ambre-is-fashionable.over-blog.com/article-maquillage-rouge-in-love-de-lancome-porte-par-emma-watson-99150734.html) inhérent à un milieu et à une époque, révélateur d’une personnalité ou d’une condition sociale…le maquillage joue sur tous ces aspects. Les différentes techniques utilisées ne sont pas sans danger ; même si elles paraissent maintenant maîtrisées, si le plomb et l’arsenic ont en principe disparu des étagères, leur évolution même n’est pas sans poser le problème de leur innocuité : à l’heure actuelle les cancers de la peau augmentent avec l’utilisation d’UV artificiels et nombreuses sont les plaintes déposées pour des opérations et des injections ratées.
Cependant l’aspiration à la beauté reste caractéristique de l’humain et nul doute que l’économie du maquillage a encore de belles perspectives de développement.
[1] CNTRL, article « maquiller »
[2] Georges Vigarello, Histoire de la beauté, 2014, Points, auquel j’ai emprunté la plupart des données de ce texte.
[3] G. Vigarello, op.cité.
[4] D’après G. Vigarello, op. cité, p.88