par 

Yves CARON

 

    Le lecteur de Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly ne peut manquer d’être frappé par le soin que met l’auteur à jalonner son texte d’indices à décrypter pour emmener son lecteur vers la destruction de certains de ses personnages.

    Dans la société catholique traditionnelle, souvent aristocratique, qu’il dépeint, les apparences sont primordiales. Mais cette morale de façade est contrebalancée pour certains par le feu d’une passion dévorante et destructrice. Un faisceau d’indices convergents permet au lecteur d’imaginer la fin du personnage dans une violence trop longtemps contenue.

  Souvent l’image sociale des personnages est évoquée par une métaphore minérale ou métallique : la beauté est marmoréenne, l’âme est d’airain… Mais le narrateur, Barbey lui-même le plus souvent, attire l’attention du lecteur sur des signes inquiétants, des taches, des rougeurs, des sillons, des rides, des blessures, qui sont autant de portes d’entrée vers les secrets enfouis à l’intérieur de l’âme.

    De fait, l’âme ronge le corps et le détruit selon un double processus : un lent pourrissement, puis une explosion, souvent sanglante, qui entraîne la mort du personnage. L’instrument de ce destin est une rencontre fatale avec une incarnation du mal : un personnage froid, sans âme ou indifférent.

    A titre d’exemple relisons L’Ensorcelée, roman publié en 1850 dont l’action se situe en Normandie, dans le Cotentin, région où Barbey avait ses attaches familiales. Cela commence par un dialogue du narrateur avec un compagnon de voyage durant la traversée de la lande de Lessay. L’atmosphère est propice aux craintes superstitieuses : la conversation roule sur les dangers des attaques nocturnes possibles ou la présence de bergers à la mauvaise réputation. Neuf coups de cloche après les douze coups de minuit donnent le signal du récit : l’histoire de l’abbé de la Croix-Jugan.

    Le cœur de l’histoire se déroule dans le village de Blanchelande où vivent les protagonistes : maître Thomas Le Hardouey, un propriétaire enrichi par l’achat de biens nationaux, son épouse, Jeanne-Marguerite, née demoiselle de Feuardent, et Jéhoël de la Croix-Jugan, un prêtre ancien Chouan.

    Le choix des noms des personnages nous donne un premier indice sur leur caractère. Thomas est un Normand solide, dont le patronyme peut se rattacher à la racine germanique *hart, dur, à l’origine de « hardi », ou « enhardir ». Son épouse, quoique de noble ascendance, est appelée « Jeanne-Marguerite Le Hardouey » durant ses premières dix années de mariage, mais, dès qu’elle rencontre l’abbé de la Croix-Jugan, elle renoue avec ses origines aristocratiques brûlant d’un feu ardent, comme son nom l’y invite. Quant à l’abbé, il porte sa croix dans sa dénomination, croix à laquelle il est assujetti (si on peut rapprocher « Jugan » de la racine latine de jugum, le joug).

    Le drame qui lie ces trois protagonistes se déroule sur trois ans, mais il plonge ses racines dans l’Histoire. L’abbé de la Croix-Jugan est suspens : selon le droit canon, il ne peut exercer son sacerdoce. Deux raisons à cela : il a pris les armes durant la Chouannerie, mais surtout il a désespéré de Dieu, il a tenté de se suicider. Après une bataille perdue, l’abbé s’est tiré un coup de fusil dans le visage. Recueilli par une paysanne qui le soigne, il est retrouvé par des Bleus qui versent sur ses plaies des tisons incandescents. Défiguré, il porte sur le visage les traces de l’ignominie qui l’oblige à une apparente vie de retrait au village de Blanchelande.

    Dans ce même village, vit une autre réprouvée dont le corps porte les stigmates de la déchéance, Clotilde Mauduit, dite la Clotte. Son patronyme nous indique deux interprétations possibles : la mauvaise conduite et la malédiction. Autrefois belle paysanne, elle a participé aux fêtes d’un groupe de hobereaux, période où elle connut la toute-jeune Jeanne-Marguerite et le jeune abbé. Elle est le trait d’union entre le passé et le présent : c’est chez elle que se rencontreront pour la première fois Jeanne et la Croix-Jugan. Son corps présent marqué de laideur et d’infirmité est une sorte de juste rétribution des débordements de sa jeunesse. Vivant à l’écart de la population villageoise, elle sera tenue pour responsable du sort de Jeanne Le Hardouey – on l’accuse de l’avoir ensorcelée- et finira lapidée par la foule dans une scène dont la violence pourrait annoncer celle des femmes de mineurs chez Zola.

    C’est par le portrait que Barbey d’Aurevilly va permettre à son lecteur de pénétrer l’âme de ses personnages.

    Archétype de l’homme indifférent, l’abbé de la Croix-Jugan est un homme de marbre, dont le regard suffit à pétrifier. Jusque là caché par un capuchon de moine, son visage se révèle à la Clotte ainsi stupéfaite : « ,,,sa tête gorgonienne apparut avec ses larges tempes, que d’inexprimables douleurs avaient trépanées, et cette face où les balles rayonnantes de l’espingole avaient intaillé comme un soleil de balafres. Ses yeux, deux réchauds de pensées, allumés et asphyxiants de lumière, éclairaient tout cela, comme la foudre éclaire un piton qu’elle a fracassé. Le sang faufilait comme un ruban de flamme, ses paupières brûlées, semblables aux paupières à vif d’un lion qui a traversé l’incendie. »

    La laideur fascinante de sa tête de Gorgone laisse entrevoir la rudesse d’une âme enflammée : un caractère léonin prêt à tout renverser. De fait l’abbé de la Croix-Jugan n’a pas renoncé à chouanner et va se servir de la fascination qu’il exerce sur son entourage pour aider son combat. Métaphores et comparaisons montrent qu’il n’y plus rien d’humain en lui et c’est à cette inhumanité que va se briser Jeanne-Marguerite Le Hardouey.

    Au contraire de la Croix-Jugan, la fille du baron de Feuardent n’a brûlé jusqu’à cette rencontre d’aucune passion. Il n’y a rien de politique dans son engagement qui va la faire sillonner le Cotentin. Mais son exaltation va bouleverser ses habitudes, elle si sage et si bonne ménagère va se perdre au premier regard : « Quant à Jeanne, elle n’était plus pâle. Sur sa pâleur sortaient de partout des taches rouges, un semis de plaques ardentes, comme si la vie, un instant refoulée au cœur, revenait frapper contre sa cloison de chair avec furie. À chaque mot, à chaque geste de l’abbé, apparaissaient ces taches effrayantes. Il y en avait sur le front, aux joues, plusieurs se montraient déjà sur le cou et sur la poitrine, et c’était à croire, à tous ces désordres de teint (…) qu’elle avait le sang tourné ! »

    Chez Jeanne pas de lumière violente attachée au visage, ni fulgurance, ni rayonnement, mais  une rougeur qui s’élance vers l’extérieur sans parvenir à s’exprimer sinon par des taches. La violence est contenue, mais le sang affleure et envahit les parties visibles du corps. Même si le personnage garde encore une certaine dignité externe, les observateurs peuvent déjà remarquer l’action corruptive d’une passion furieuse qui commence à se développer. Progressivement, à mesure que l’emprise de l’abbé s’exerce sur Jeanne-Marguerite, ceux qui partagent son quotidien, les employés de la ferme, mais aussi son mari, remarqueront son détachement des activités journalières et son absence.

    On pourrait croire la jeune femme réduite à la résignation, mais le feu qui brûle en elle est éruptif. Elle arrive à son dernier entretien avec la Clotte en proie à une émotion violente : « La pléthore de son cœur ressemblait à la pléthore brûlante de son visage. Seulement, elle se disait, en appuyant sa main ferme sur ce cœur qui lui battait jusque dans la gorge, que le dernier bouillonnement allait en jaillir, après cela le volcan serait vide et ne fumerait peut-être plus… »

    L’image du volcan est un topos de la passion dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly : les ressources cachées du monde intérieur sont prêtes à exploser à la face du monde. C’est ainsi que Jeanne-Marguerite avoue son amour sacrilège pour un prêtre, mais aussi son désir de vengeance pour son amour négligé. Cette vengeance, qui ne dit pas son nom, mais qui va faire écho à l’acte désespéré de l’abbé de la Croix-Jugan, a une portée métaphysique : « Dieu ne peut pas pardonner un tel sacrilège ! Je suis damnée, mais je veux qu’il le soit aussi. Je veux qu’il tombe au fond de l’enfer avec moi. L’enfer sera bon alors ! il me vaudra mieux que la vie… Lui qui ne sent rien de ce que j’éprouve, peut-être se doutera-t-il de ce que je souffre, quand les brasiers de l’enfer chaufferont enfin son terrible cœur ! Ah ! tu n’es pas un saint, Jéhoël : je t’entraînerai dans ma perdition éternelle ! » Le corps torturé par le feu de la passion doit disparaître, une solution s’impose qui éteint le feu par l’eau : Jeanne-Marguerite se noiera dans le marais-lavoir du village.

    Ce suicide annoncé est supposé atteindre l’homme visé, non pas dans sa chair, mais dans son être moral, moins son sens de la responsabilité, que son image sociale ; à une autre époque on dira : « L’Enfer, c’est les autres. ». Mais l’abbé de la Croix-Jugan résiste au scandale avec indifférence. Ce n’est pas la première fois qu’une femme est détruite à cause de lui. Dans sa jeunesse, la jeune Dlaïde Malgy, qui gravitait dans le cercle des hobereaux jouisseurs du pays, s’est éprise en vain du beau prêtre. Sa déchéance avait été moins volcanique ; la Clotte avait tenté de prévenir Jeanne en lui narrant son histoire : « …quand nous allions nous baigner dans la rivière, je comptai bien des meurtrissures, bien des places bleues sur son pauvre corps, et quand je lui demandais : « Qu’est-ce donc que ça ? où t’es-tu mise ?… » elle me disait, dans son égarement : « C’est une gangrène qui me vient du cœur et qui doit me manger partout. » Ce lent pourrissement du corps par la gangrène est à l’image de l’âme corrompue de la jeune femme manipulée par des aristocrates pervertis. Cet abandon aux débordements était la conséquence de l’indifférence manifeste de l’abbé pour son amour. Ce récit ne parvint pas à détourner Jeanne-Marguerite Le Hardouey de son funeste destin : les signes et les avertissements existent, mais le personnage ne sait pas les décrypter pour éviter un sort tragique.

    Le motif de la tache physique appelée à se transformer en tache morale par vengeance est au cœur de la nouvelle de 1873 intitulée «La Vengeance d’une femme ». La duchesse d’Arcos de Sierra-Leone finit ses jours à Paris, à la Salpêtrière. « À ce jeu terrible qu’elle avait joué, elle avait gagné la plus terrible des maladies. En peu de mois, (…) elle s’était cariée jusqu’aux os… Un de ses yeux avait sauté un jour brusquement de son orbite et était tombé à ses pieds comme un gros sou… L’autre s’était liquéfié et fondu… Elle était morte – mais stoïquement – dans d’intolérables tortures… » Rien ne prédisposait cette noble italienne mariée à un Grand d’Espagne à cette fin grand-guignolesque. Son nom pourtant, « de Torre Cremata » (de la Tour brûlée), était l’indice d’une violence atavique prête à une politique de la terre brûlée : le sacrifice de son propre corps lui permet d’atteindre son mari dans ce qu’il a de plus cher, son honneur.

    Amoureuse d’un cousin de son mari, elle fuit à Paris, une fois que ce dernier a fait dévorer le cœur du jeune amant par ses chiens. Un jeune viveur un jour la suit croyant vaguement la reconnaître, mais il n’apprend son identité qu’une fois qu’elle s’est donnée à lui pour une somme dérisoire. Confus, il la quitte et ne divulgue rien de son secret. Un an plus tard, lors d’une réception chez l’ambassadeur espagnol, le décès  de la duchesse est annoncé : un quidam a assisté à ses funérailles à la chapelle de la Salpêtrière. La syphilis a flétri son corps, littéralement elle l’a rongée et liquéfiée. Le sacrifice de la duchesse emporte l’honneur de son mari dans la tombe et punit ainsi son orgueil.

    Dans L’Ensorcelée, la vengeance de Jeanne-Marguerite semble tourner court dans un premier temps. Elle a droit à un enterrement religieux, son suicide n’étant pas reconnu comme avéré. L’opinion publique balance entre deux responsables possibles du décès, le mari pris d’un accès de jalousie ou le prêtre qui lui aurait brisé le cœur. Or aucun des deux n’assiste aux funérailles. Le premier disparaît sans réapparaître au village, tout au plus rencontrera-t-il quelques mois plus tard les bergers de la lande ; le second arrive juste à temps pour donner l’absolution à la Clotte. Le roman pourrait s’arrêter là sur une forme d’aporie.

    Deux récits successifs viennent clore l’histoire de l’abbé de la Croix-Jugan et ainsi éclairer le mystère des neuf coups de cloche.

    Un long passage décrit la messe de Pâques qui marque le retour de l’abbé dans son rôle sacerdotal. Avec force détails, Barbey décrit la procession religieuse, la curiosité des paroissiens à l’égard du prêtre réintégré, ainsi que les premières parties de l’office jusqu’à l’élévation de l’hostie. Un coup de fusil venu du portail abat le prêtre sur l’autel semant la confusion et la terreur dans la foule. Quoique soupçonné du meurtre, Thomas le Hardouey ne peut être officiellement incriminé, car il est introuvable.

    Un an plus tard, un villageois rentrant de nuit est le témoin d’une scène étrange, qui plonge le récit dans une atmosphère digne des romans terrifiants anglais. Il voit l’abbé de la Croix-Jugan ; « sans capuchon et la tête nue, mais cette tête (,,,) avait du sang à la tonsure et ce sang, qui plaquait aussi la chasuble, n’était pas frais et coulant (…) sa face était plus horrible qu’elle n’avait été de son vivant, car elle était toute semblable à celles qui roulent dans les cimetières quand on creuse les vieilles fosses et qu’on y déterre d’anciens os. Seulement les blessures qui avaient foui la face de l’abbé étaient engravées dans ses os. Les yeux seuls y étaient vivants, comme dans une tête de chair, et ils brûlaient comme deux chandelles. » Cette scène fantastique conserve du personnage de la Croix-Jugan ses caractéristiques fondamentales : les blessures anciennes et le nouveau stigmate reçu lors de la messe, ainsi que le feu de son regard. Mais elle ajoute un élément qui tend à mettre en valeur une « expiation surnaturelle » ; il ne parvient pas, malgré de nombreuses tentatives, à achever la messe fatidique : « Il en avait comme une manière de sueur de sang mêlée à ses larmes qui ruisselaient, éclairées par les cierges, sur sa face et presque sur sa poitrine, comme du plomb dans la rigole d’un moule à balles ou du vitriol (…) »

    Il faut donc attendre l’extrême limite du roman pour que le personnage soit enfin décrit avec  d’apparentes larmes de repentir et de contrition. Mais il a quitté le monde réel et a rejoint une sorte d’Enfer, où, comme dans le Tartare antique, il est condamné à la répétition de la messe fatidique. Jeanne-Marguerite Le Hardouey obtient enfin une forme de réparation.

    Cette lecture rapide de L’Ensorcelée a permis de mettre en lumière comment Barbey d’Aurevilly inscrit ses personnages dans un univers de signes. Leur visage, laisse apparaître les indices des émotions qui les traversent, mais aussi la griffe du temps ou la patte du mal. Les yeux dénotent leur froideur ou la chaleur de leurs passions. Leurs maladies ou leurs infirmités sont les marques d’une déchéance tant physique que morale. Leur nom même permet au lecteur d’envisager le destin que le romancier leur réserve.

    À côté des protagonistes des tragédies, Barbey utilise toute une galerie de personnages secondaires qui assurent la cohérence narrative. Il met en scène des conversations, des entretiens ou des rencontres, où les souvenirs croisés du narrateur et de divers témoins permettent de mieux cerner les héros. Moins marqués physiquement, ils sont souvent des porte-parole du monde paysan normand dans ses croyances ou ses superstitions ou de vieux aristocrates témoins d’un monde finissant ou aboli. Les portraits qu’il en fait sont alors teintés de douce ironie ou d’un regard bienveillant.

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